Le Prince Abdallah Ben Ayed m’a dit …

Un des résultats de la guerre des persécutions, des mauvais traitements, de la crainte, en un mot, de la malice des hommes, c’est de chasser d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, un grand nombre de personnages remarquables. C’est ce qui nous vaut, à nous, habitants de la paisible et heureuse Amérique, la rencontre de maintes célébrités. La guerre est toujours une chose horrible, mais elle a parfois de ces compensations. Par exemple, la lutte stupide faite aux intellectuels libéraux de l’Allemagne a valu aux Etats-Unis un Thomas Mann, un Einstein et bien d’autre. De même, le sauvage envahissement de la France par les Huns modernes a poussé vers tous bords nombre d’écrivains et d’artistes que nous n’espérions pas voir de si tôt en Amérique, (celui qui m’aurait dit, il y a deux ans, que je connaîtrais Jules Romains en personne et que je me lierais d’amitié avec lui, aurait semblé se payer ma tête. Nous vivons une époque où toutes les surprises sont possibles, les bonnes et les mauvaises. Mais celles-ci sont bonnes.

Un jour de la semaine dernière, j’étais en train de dactylographier mon premier-Montréal, quand je reçus un appel téléphonique:

— Ici le prince Ben Ayed, de Tunis.

Je ne compris pas très bien tout d’abord. Je fis répéter.

— Prince Ben Ayed. Ne vous étonnez pas si je vous appelle. J’ai lu votre journal plusieurs fois depuis mon arrivée au pays. C’est une heureuse découverte pour nous, croyez-le.

J’acceptai le compliment le plus modestement possible, mais je ne pus m’empêcher d’éprouver une vive satisfaction à la pensée que, de tous les journaux et périodiques écrits chez nous en français, le Jour pût offrir, au double point de vue langue et pensée, la lecture la plus saine et, je dirais, la plus digestible. Les Européens et même les proche-orientaux cultivés savent nous en rendre le témoignage. Je ne pus résister à la curiosité et je demandai un entretien avec le prince. Abdullah Ben Ayad ? heu Aïad? J’ai déjà vu ce nom-là quelque part, me disais-je. Je me souvint même d’avoir, parmi mes vieux papiers, certaines pages de revues ou de journaux où il était question d’une très ancienne famille musulmane … De retour à la maison, je fouille dans mes paperasses et je découvre une feuille de revue, où, sous le titre, La question syrienne, je lis les lignes suivantes: “Claude Farrere, le célèbre orientaliste . . . désigne l’élu des populations syriennes: le prince Adel Ben Ayed … La personnalité du candidat est une garantie contre tous les malentendus et mécomptes futurs. Il a l’affection des indigènes et possède la confiance de la France … Le prince Adel Ben Ayed, descend des Omeyades, anciens rois de Syrie. Sa branche paternelle a fourni, depuis plusieurs siècle, des ambassadeurs et des hommes d’Etat en Tunisie, en Orient, en Europe et surtout à Paris, C’est un Ben Aïad qui fit don d’un splendide berceau, enrichi de pierres précieuses, pour le petit prince impérial Louis… Ancien élève du lycée Louis-le-Grand et de la Faculté de Droit de Paris, le prince nourrit, à l’égard de la France des sympathies si sincères que sa vie s’est écoulée entre le Caire et Paris … La fidélité dans l’attachement à la France est une des traditions de cette noble famille. “Une autre revue, Les Potins du Paris, parue dans le même temps, contenait ce passage: “Ce prince, descendant direct des fondateurs de 1a dynastie égyptienne et des Khalifes Omeyades, s’appelle Adil Ben Ayad et est pour Je moment, le plus parisien des souverain orientaux. Il habite eu effet un somptueux appartement de Passy, avec sa femme, — qui est sa propre cousine et la nièce du roi Fuad d’Egypte — et quatre enfants ravissants.” Enfin, le Bulletin Officiel du Comité “France-Orient”, janvier 1929, publiait, sur les Omeyades, une note historique dans laquelle on démontrait que la dynastie des Ben Ayed en Orient remontait au sixième siècle de notre ère. Les Ben Ayed eurent deux règnes, celui de Syrie, de 540 à 1146, et celui de Murcie, de 511 à 1146.

Armé de ces documents, je me rendis chez le prince Ben Ayed de Tunis et lui demandai si les articles, cités plus haut, le concernaient. Il me répondit:

— Le prince Ben Ayed dont il a été question, il y a quelques années, comme roi de Syrie, est mon neveu, il a épousé la cousine du roi Farouk d’Egypte, actuellement régnant.

Princesse Lesley Maud Wright Ben Ayed (1951).

Je me trouvais en présence d’un oriental très racé, affable, simple comme le sont tous les grands seigneurs. Dés mon entrée, il m’avait présenté â sa femme, la princesse Ben Ayed, d’origine anglaise. Puis nous nous mimes à causer comme de vieux amis. Son Excellence vit fort modestement, à Montréal. Arrivé ici il y a quelques mois déjà, il a dû laisser en Angleterre toute sa fortune. On sait qu’il n’est pas facile d’obtenir l’exportation du capital anglais dans un temps pareil. Mais le prince n’en a perdu ni son sens de l’humour ni sa bonne humeur. Fils du général Mahmoud Ben Ayed, reconnu pour les services qu’il rendit à la France au siècle dernier, il a voyagé dans tous les pays musulmans. Très longtemps employé dans la diplomatie, il a connu personnellement Lyautey, Weygand et Pétain, dont il dit beaucoup de bien, il a connu, plus récemment, le général de Gaulle, chef de la France libre, en qui il a beaucoup d’espoir. Pas un plus que lui ne désire la jonction et la coopération Weygand- de Gaulle.

— Que pensez-vous du maréchal Pétain? demandai-je.

— C’est un honnête homme et un grand soldat dit-il. J’admire le sacrifice qu’il a fait quand il a accepté de diriger les destinées de la France dans un moment pareil . . . Mais c’est un militaire …

— Est-ce un défaut?

— C’est une grande qualité, mais je ne crois pas que le métier de soldat soit compatible avec la politique. Pensez à Clemenceau . . . Mais parlons d’autre chose, voulez-vous?

Evidemment, le prince ne voulait pas se compromettre sur ce sujet, mais je devinais bien sa pensée secrète.

— Avez-vous visité Paris avant la capitulation?

— Oui, dit-il. Cela me fait mal au cœur d’y penser, car j’ai, dans la France occupée, des fils dont je suis sans nouvelles. Je vous dirai toutefois que je suis allé à Paris avant la guerre. J’ai vu le Quai d’Orsay dans un désordre épouvantable. Je devais rester trois semaines à Paris. J’ai pris la fuite.

Lawrence D’Arabie (chapeau gris) et le Roi Abdallah de Jordanie en 1921.

Tout en causant, j’apprends que le prince Ben Ayed a pris part au coup d’Etat de Mustapha Kémal, en Turquie, qu’il a connu Venizélos dès les débuts de sa carrière, qu’il a traité avec tous les chefs arabes et qu’il était, là-bas, une puissance. Une anecdote particulière vaut la peine d’être racontée. Il s’agit du fameux agent anglais, Lawrence d’Arabie. “Je me trouvais, dit Son Excellence, sur la terrasse d’un hôtel du Caire, quand je vis un inconnu qui me semblait de la noblesse arabe. Il parlait admirablement notre langue. Je n’arrivais pas à le situer par son langage. Car, vous savez, il y a plusieurs sortes d’arabe: on le parle fort bien en Arabie et en maints endroits de la Turquie. En revenant vers l’Ouest, la langue perd sa qualité. En Algérie, c’est déjà un charabia. Or, mon inconnu parlait sans aucune caractéristique … Vint à passer un officier en uniforme anglais. Instinctivement, l’inconnu salua à l’anglaise, en portant la main au front.

— Diable, me dis-je, un Arabe ne salue pas ainsi.

“Quelques minutes plus tard, il entra dans le bar de l’hôtel. Je me fis encore la réflexion qu’un Arabe ne va pas boire ainsi. La curiosité m’emportant, je le suivis dans le bar et m’approchai de la table où il sirotait un whisky.

— Vous n’êtes pas un Arabe, lui dis-je.

“Il se contenta de sourire. Puis il se mit à causer de pluie, de beau temps, de sport, de n’importe quoi. Il était fort aimable. Je voulus aborder la question politique. Il se mit un doigt sur la bouche: “A demain les affaires sérieuses’’. Et presque au même moment, il sortit. Plus tard, je voulus le revoir. Il n’était déjà plus au Caire. Et quelqu’un me dit:

— Lawrence d’Arabie a disparu.

“Le brave agent parcourait ainsi tout le pays. Sa puissance était illimitée. 11 avait su se convertir en véritable noble Arabe, et, en outre, il savait comment se manient les grands, surtout en Arabie. Pas un autre que lui, durant l’autre guerre, n’aurait pu réussir ce qui ne s’était jamais vu: la révolte de l’Arabie contre ses maîtres traditionnels.” Le prince sourit puis ajouta :

— Il faut dire que Lawrence avait le pouvoir de faire un chèque de 250 milles livres comme un autre en ferait un de dix dollars.

J’ai donc passé une heure agréable entre le prince et la princesse Ben Ayed C’est une façon d’étudier un peu la géographie l’histoire a une époque ou l’une et l’autre se font et se défont. C’est une excellente façon d’écouter le roman ou plutôt les romans d’une vie.

Extrait du journal “Le Jour” du 11 janvier 1941 par Jean-Charles Harvey.

Kais BEN AYED

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *