Le Palais Ben Ayed à Djerba à travers les livres

Description du Palais BEN AYED par Emmanuel Grévin (1936) dans son livre « Djerba, l’île heureuse et le sud tunisien » d’après le récit de Si Mustapha BEN AYED (l’auteur se trompe ici en le nommant Mahmoud) :

Djerba, l’île heureuse et le sud tunisien – E. GREVIN – 1936

« Les Ben Ayed, suivant l’usage arabe, nous servent et ne déjeunent pas avec nous. Dans une chambre voisine, soutenu par une femme de service, le vieux père pousse des cris effroyables : ce n’est pas de la souffrance, paraît-il, mais des exclamations de joie que l’hémiplégie rend inintelligibles. Dans la salle du festin, aux murs, en notre honneur, toutes les robes et coiffes de mariées, tous les vêtements de gala de la famille et des ancêtres. Il y a là des tuniques d’or et d’argent, des manteaux de brocard lourds comme des chasubles, des coiffures de perles et des armes bien ciselées ; tout une garde-robe plus russe, plus persane qu’arabe et d’une richesse inouïe. « — Tous ces costumes, dit Mahmoud ben Ayed, appartenaient au fermier général et à ses femmes. Ah ! mon ami, que cet homme était riche ! Je vais vous montrer son palais ; vous comprendrez alors ce qu’était sa puissance. Hélas, ce patrimoine a été réduit à rien par la division de la propriété, à chaque décès dans la famille.Mais nous n’envions pas cet aïeul. Nous sommes heureux et sans ambition. Venez visiter le palais. Mais, tout d’abord, savez-vous ce que veut dire à Djerba, l’expression : Faire construire un palais ben Ayed ? Eh bien ! cela signifie : Faire une folie. Se ruiner ! Le temps des folies est passé et le palais tombe en ruines. Nous ne faisons rien pour les relever. Nous aimons trop notre vie simple et facile. » Tout en devisant, nous allions vers la haute et fière bâtisse hispano-mauresque. Il fallait encore se frayer un chemin parmi les épis presque mûrs, et contourner les palmiers aux ombres mouvantes. Extérieurement, il ne paraît pas trop délabré, ce château aux murs épais, aux tours carrées et massives. Mais à l’intérieur, ce escaliers secrets, colonnes de marbre aux chapiteaux ioniques ; patios au milieu desquels surgit un olivier tordu ; revête – ments de faïences de Nabeul ou de Guallala ; dalles de marbre soulevées comme par un tremblement de terre ; ogives noires et blanches, espagnoles ; tuiles vernissées couleur de jade ; dentelles des frises fouillées dans le stuc ; lourdes portes de bois précieux ; plafonds peints aussi éclatants qu’au premier jour ; mosaïques naïves ; cadre intact d’une immense glace de Venise ; coffres à bijoux bardés de ferrures ; lits à colonnes à demi brisées ; on monte, on descend, on passe de la chambre du caïd à un patio ; d’un autre patio aux pièces des femmes : vestiges, évidemment rien que des vestiges, mais d’une richesse incroyable ! Le caïd Hmida Ben Ayed était artiste. Mais ce n’est plus qu’une suite de granges, de débarras. Contre le miroir de Venise du XVIII e , des balles de paille pressée ; dans les coffres à objets précieux, du grain ; sur le sol des patios, des dalles de marbre arrachées, prêtes à être enlevées demain pour servir à la réparation de quelque mur de clôture…… « — Ici, me dit Mahmoud, en pénétrant dans une salle basse, dont les voûtes sont supportées par des colonnes obèses, ici le Gouverneur rendait la justice, et vous savez qu’il ne manquait pas d’envoyer à la mort ceux qui mettaient une mauvaise volonté trop évidente à payer l’impôt. Au fond de la salle, cette estrade de bois, c’était son trône, et cette porte basse donne accès à ce qui était la prison des femmes. Je pense qu’il n’était pas tendre pour elles. A côté du porche principal, voici une sorte de guichet. C’était marches très longues est une rampe d’accès pour chameaux. Il fallait qu’un chameau pût, chaque jour, être amené sur cette terrasse pour y faire tourner la noria, la roue du puits. Un gaspillage d’eau, vous le pensez bien ; songez donc, mon ami, que le caïd Hmida vivait ici entouré d’une véritable cour ; de femmes, de secrétaires, d’eunuques, d’esclaves, de mercenaires ; trois cents personnes au moins qu’il devait nourrir, entretenir… et c’était le grand-père de mon grand-père… mon ami ! » Sur cette terrasse, la noria existe encore et la longue poutre vermoulue à laquelle on attelait le chameau. Une galerie de bois abrite des banquettes et j’ai vu l’usure des faïences à l’endroit où le Gouverneur de l’île s’appuyait le soir pour admirer sa palmeraie au coucher du soleil ; j’ai vu les dalles sur lesquelles ses femmes accroupies chantaient ; j’ai vu une terrasse plus grande encore, proche de celle-ci, qui ne servait que lors des mariages, et dont l’extrémité est une koubba mystérieuse vers laquelle le Caïd emportait la nouvelle épouse dans ses bras, au milieu des you-you de son peuple servile.»

Voyage archéologique dans la Régence de Tunis, Volume 1 Par Victor GUERIN en 1860.

« C’est aujourd’hui le jour du marché. Ce marché a lieu à Houmt-Souk deux fois par semaine, le lundi et le jeudi…

Le Kaid Si-Said-Ben-Aiad arrive vers les neuf heures. Tous les scheiks et les principaux habitants de l’Ile présent à Houmt-Souk vont tour à tour s’incliner devant lui et lui offrir leurs hommages ; puis il commence à tenir un lit de justice et à juger les affaires qui avaient été remises à son haut arbitrage.

A dix heures, je le suis présenté par l’agent consulaire Sidi-Mustapha. Il m’accueille avec beaucoup de courtoisie et de bienveillance, et m’invite à aller le lendemain diner chez lui dans l’espèce de villa qu’il possède à Cédrien. Je consacre le reste de la journée à examiner de nouveau le bourg…

A sept heures du matin, je fais mes adieux au khalife, à l’excellent abbé Bois et à l’agent consulaire Sidi-Mustapha. Son fils Ibrahim, son chancelier M. Mariano, Napolitain d’origine, un négociant maure et deux spahis, doivent m’accompagner jusqu’à Cédrien, indépendamment de mon escorte habituelle.

A huit heures, nous montons tous à cheval.

La route que nous suivions dans la direction du sud-est est d’abord très-sablonneuse. Nos chevaux n’avancent qu’avec difficulté au milieu d’un sable fin et profond. De distance en distance s’élèvent de superbes oliviers.

A neuf heures, nous passons devant une mosquée appelée Djama-ben-Gerban. A notre droite s’étend un houmt du nom de Kachain ; il est situé dans une campagne fertile.

A dix heures, nous arrivons à Houmt-Cédrien. De beaux jardins environnent ce bourg. Ils sont plantés d’oliviers, d’amandiers, de figuiers, de grenadiers et d’abricotiers, qu’entremêlent de hauts et gracieux palmiers. Des vignes serpentent d’un arbre à l’autre, ou croissent séparément en ceps moins élevés. Dans chacun de ces verges, des compartiments divers sont réservés à des légumes, d’autres plus étendus à des céréales.

Des puits d’où l’eau se déverse au moyen de norias dans un réservoir et de là se répand dans une multitude de rigoles, remplacent pour ces jardins les eaux courantes qui leur manquent et celles du ciel, qui sont quelques fois très-rares, comme cette année, par exemple.

Le Kaid Si-Said Ben Aiad réside dans cette localité. Il y possède une belle habitation, meublée tout à la fois à l’européenne et à l’orientale. C’est l’un des proches parents du trop fameux Ben-Aiad, qui fut quelques temps le premier ministre, ou, pour mieux dire, le maitre pesque absolu de la Régence. Après y avoir amassé, à force d’exactions, une fortune immense, ce ministre crut un jour prudent de faire passer en Europe la plus grande partie de ses richesses, lorsqu’il s’aperçut que son crédit auprès du bey était sur le point de s’écrouler sous les intrigues de ses rivaux, jaloux de sa puissance et de son or ; sous le poids aussi, de plus en plus lourd et menaçant, des malédictions publiques. Quand il eut ainsi sauvé du naufrage tout ce qu’il pouvait emporter de son trésor, il s’enfuit lui-même en France, et le bey, qui se disposait à confisquer tous ses biens, ne put mettre la main que sur ses propriétés territoriales, qui étaient disséminées sur différents points de la Tunisie.

Pour en revenir au Kaid de Djerba, à peine arrivé à Cédrien, je me rendis auprès de lui, accompagné de M. Mariano, de Sidi-Ibrahim et de Malaspina. Après le café et l’échange réciproque de ces nombreuses formules de politesse dont on est si prodigue parmi les musulmans, j’amenai la conversation sur l’île, sur ses ressources, sur la fertilité de son sol et sur les ruines qu’elle renfermait. Le Kais m’appris alors que, non loin de Cédrien, il y avait des débris assez étendus appartenant à une ville antique entièrement renversée, et que, si je le voulais, j’avais le temps, avant le diner, d’aller les visiter. Je partis aussitôt avec deux de ses spahis, qui reçurent l’ordre de m’y conduire.

Cette ville est située à une demi-heure de marche environ à l’est-sud-est de Cédrien. Elle s’étendait jusqu’auprès du bord de la mer, et une petite anse lui servait de port. L’emplacement qu’elle occupait porte encore aujourd’hui le nom de Borgo (le Bourg). On le désigne également sous celui de Nasaft. Une quantité considérable d’amas de pierres jonchent le sol ; mais tout est détruit de fond en comble, sauf un pan de mur encore debout, lequel est bâti avec de magnifiques blocs parfaitement appareillés.

A midi, nous sommes de retour à Cédrien pour le diner et le Kais m’invite à me placer près de lui. Une dizaine d’autres convives se rangent autour de la table du festin. Celle-ci est surchargée de mets de toutes sortes servis dans des plats de porcelaine dorée et apprêtés avec un art culinaire des plus raffinés. Quand les premiers convives rassasiés et se furent retirés, se fut le tour de mes hambas et des spahis qui m’avaient accompagné, puis des nombreux domestiques du Kaid, enfin d’une dieaine de pauvres, auxquels tous les restes furent distribués. Cette coutume musulmane de ne jamais donner un grand repas sans que les indigents en aient aussi leur part, m’a toujours paru très-touchante et véritablement patriarcale ; elle serait digne d’être imitée par les chrétiens.

Le Kaid m’engage alors, avec des instances pleines de courtoisies, à demeurer chez lui pendant deux ou trois jours. Mes hambas me pressaient vivement d’accepter mais craignant que les bon diners du Kaid ne produisissent sur eux l’effet du lotos sur les compagnons d’Ulysse, et qu’après avoir savouré les délices de cette nouvelle Capoue, il ne fussent ensuite moins disposés à supporter les privations et les fatigues qui les attendaient dans les pénibles explorations que j’allais entreprendre, je résolus de les arracher immédiatement au charme qui commençait à les enivrer, et à deux heures trente minutes, je fis mes adieux et je présentai mes remerciement à Si-Said-Ben-Aiad, et nous quittâmes tous Cédrien. M. Mariano et Sidi-Ibrahim s’en retournèrent à Houmt-Souk ; pour nous, nous primes la direction de Houmt-Cédouikhes.

La route que nous suivons est bordée, à droite et à gauche de fertiles verges, entremêles de champs de céréales. … »

Par Kais BEN AYED