Mahmoud BEN AYED

Mahmoud Ben AyedMahmoud Ben Ayad ou Mahmoud Ben Aïad ( arabe : محمود بن عياد , benaiad, benayed, benayad, ben aiad, ben ayad, ben aiet, ben ayat, ben ayet, ibn ayed, ibn ayyad, ben ayyad, ben ayyed ), né en 1805 à Tunis et décédé en 1880 à Istanbul.

Général Mahmoud BEN AYED

Mahmoud Ben Ayed a réussi, grâce à l’héritage familial et aux différentes charges qu’il occupait auprès du Bey de Tunis, à constituer un capital matériel et symbolique. Il se transforme en financier de l’État tunisien, s’engage dans le commerce maritime et réussit à tisser un réseau d’affaires dans les principales villes de la Méditerranée. Les opérations de ce marchand relèvent toutefois principalement de l’économie mercantiliste. Mettant à profit ses relations d’affaires avec le milieu de la finance parisienne, il s’installe dans la capitale française en 1852. Avec ce nouvel ancrage, il mobilise son capital dans différentes opérations et agit en véritable capitaliste ayant réussi à se libérer de la tutelle de l’État. Profitant de l’ouverture de l’Empire ottoman aux investissements européens, Ben Ayed s’installe ensuite à Constantinople vers la fin des années 1850. Il se lance dans des projets de création de banques, de chemins de fer et se transforme en véritable entrepreneur. Sa mobilité géographique et l’importance de son réseau d’affaires témoignent indiscutablement d’un parcours trans-méditerranéen.


Né en 1810 dans une riche famille djerbienne, Mahmoud Ben Ayed se met rapidement au service du Bey de Tunis. L’apogée de sa carrière est lié au règne d’Ahmed Bey (1837‑1855). En 1852, il s’installe à Paris où il se fait naturaliser français. C’est alors que le gouvernement tunisien lui intente un procès en l’accusant d’avoir fui avec les deniers de l’État. L’historiographie tunisienne a étudié « l’affaire Ben Ayed » (BACHROUCH, 1989 ; CHATER, 1984) en condamnant son enrichissement et les conséquences qui en découlent sur le Trésor au point de lui imputer la responsabilité de la banqueroute de l’État tunisien. Sans chercher à accuser systématiquement Ben Ayed, nous avons souhaité privilégier l’étude de sa dynamique économique et géographique. Comment expliquer la formation de son capital, matériel et symbolique ? Comment appréhender ses opérations engagées en Tunisie et ailleurs ? Est-il stimulé par un véritable esprit d’entreprise ? Est-il un entrepreneur voulant créer des sociétés notamment dans des secteurs modernes comme les grands travaux ou la banque ? Ou bien est-il un homme d’affaires qui cherche des opérations de tout genre y compris, en plus de secteurs modernes, des branches d’activités anciennes comme le commerce ou les emprunts d’État ou encore certaines opérations financières classiques ?

1 – L’ancrage tunisien de Ben Ayed : le processus de formation du capital et l’héritage trans-méditerranéen (1837‑1852


Plusieurs travaux ont montré l’enrichissement rapide de cet homme devenu grand propriétaire terrien et détenteur de nombreux biens immobiliers à Tunis et dans le reste de la régence (OUISSIFI, 2004). Quelle que soit la place de la propriété immobilière dans la fortune de Ben Ayed, elle reste une forme de richesse figée. Il serait alors opportun de voir le processus de formation de son capital.

1.1 – Un marchand au service de l’État ou un Colbert tunisien ?

Mahmoud Ben Ayed est descendant d’une famille djerbienne dont plusieurs membres appartenant à diverses générations se sont mis au service des beys husseinites (SAADAOUI, 1999). Il a incontestablement bénéficié d’un important capital matériel et symbolique familial qu’il a cherché à faire valoir en entrant dans la sphère du makhzen où la ligne de démarcation entre le public et le privé, l’économique et le politique n’est pas établie. Ben Ayed obtient également plusieurs licences d’exportation de certains produits de la régence (JERFEL, 2012) et il se lance dans toutes sortes d’opérations commercialesDans un premier temps, celles-ci s’insèrent dans le réseau d’échanges qui relie la Tunisie à l’Empire ottoman et à l’Orient (ABID, 1995). Profitant ensuite du nouveau contexte (CHERIF, 1970) marqué par la fin de la course et le déclin de « l’homme malade », il oriente ses affaires vers la Méditerranée occidentale. En dépit de la prospérité de ses opérations commerciales, Mahmoud Ben Ayed reste attaché à Ahmed Pacha. C’est avec ce bey « réformateur » (CHATER, 1984) qu’une véritable politique économique est, pour la première fois, définie en Tunisie. Mahmoud Ben Ayed serait, d’après certaines sources, l’instigateur de cette politique économique fondée sur la création de fabriques financées et gérées par l’État (Anonyme, 1876).

Ces industries nouvelles, qui nous rappellent les manufactures de Colbert, sont notamment destinées à fournir des équipements et des biens de consommation pour la nouvelle armée tunisienne. La conception, l’exploitation et les bénéfices de cette entreprise d’État reviennent à Ben Ayed qui, en contrepartie, paye une redevance au gouvernement tunisien. Il nomme à la tête de cette entreprise un ingénieur français : Aninat fils.


La collaboration entre l’État et les acteurs économiques dans le cadre d’une politique manufacturière est un phénomène classique que l’on retrouve dans toutes les économies mercantilistes. Le premier champ d’investissement dans une dynamique de ce type demeure l’État. Ben Ayed s’est ainsi érigé en véritable financier du bey.

Général Mahmoud BEN AYED

1.2 – Un financier du bey


Nous utilisons le terme « financier » dans le sens le plus large qui englobe l’ensemble des relations sociales, y compris économiques, liant les « gens d’affaires » à l’État (DUBET et LUIS, 2011). Dans une période historique où toutes les activités liées à l’État sont concentrées entre les mains de certains riches personnages, le terme « finance » désigne tout ce qui se rapporte à la fois au commerce, à l’argent et à l’État. Ben Ayed est, de ce point de vue, un financier qui remplit pleinement cette fonction. Il accumule tout d’abord les fermages et en exploite « soixante-dix-huit à lui seul » (GANIAGE, 1958). Les principales fermes sont celles des peaux, des sels, des tabacs, des monnaies, du poisson et du ravitaillement de l’armée (CHATER, 1984). Un opuscule publié en France pour défendre Ben Ayed contre l’État tunisien, évoque la situation lamentable de ces fermes au moment de leur prise en main par ce dernier et l’essor qu’elles ont connu par la suite grâce à sa bonne gouvernance (anonyme, 1876). En plus de l’armée, ce fermier approvisionne la Cour en toutes sortes de produits : matériaux de construction nécessaires à l’édification des palais, bijoux, produits de consommation courante comme le vin. Il prête au bey et négocie des emprunts à son profit. Lors de son arrivée en France, il parle d’une créance de 5 millions de piastres que lui doit son ancien maître. Ce financier de l’État tunisien nous rappelle le rôle d’Aguado (DUBET et LUIS, 2011) auprès de la monarchie espagnole ainsi que celui des Rothschild auprès de certains gouvernements. Mais si ces derniers sont connus par la création et la gestion de leurs propres maisons de banques, Ben Ayed se distingue par la création, en Tunisie, d’une banque d’État (GHARBI, 2003). Placé à la tête de cet institut d’émission, son départ en 1852 en marque aussi la fin.


L’héritage familial, les charges administratives, le fermage, le commerce trans-méditerranéen, les activités financières ont permis à Ben Ayed de constituer un véritable capital marchand prospère dans le sillage de l’État. Le contexte de l’économie tunisienne et celui de la Méditerranée orientale (BOUBAKER, 1987) font que ses activités gardent toujours un caractère mercantiliste et dépendent du double poids de la conjoncture locale et de l’État. Son installation en France n’est pas uniquement un changement de lieu : elle traduit aussi la volonté d’échapper au local pour adhérer au « central », par le biais de la Méditerranée occidentale.

2 – Le relais français et la métamorphose de Ben Ayed (1852-1857) : l’adhésion à un capitalisme trans-méditerranée

Étant lié à plusieurs places commerciales et financières méditerranéennes et européennes, pourquoi Ben Ayed a-t-il choisi la France ?

2.1 – Le réseau français de Tunis


Face aux autres puissances rivales, la France bénéficie d’une certaine faveur grâce, entre autres, au traité du 8 août 1830. Ahmed Khouja, prédécesseur de Mahmoud Ben Ayed, était considéré comme acquis au parti français (CHATER, 1984). Un réseau d’influence français existe déjà à Tunis lorsque Ben Ayed arrive aux affaires. Ainsi, lorsqu’en 1848, le bruit court que ce ministre s’apprête à partir pour un voyage à l’étranger, les négociants français de Tunis expriment leurs craintes que leurs intérêts soient « gravement compromis par le départ de ce personnage, quoiqu’aucun d’eux ne conteste sa richesse et sa solvabilité». Cela montre à quel point notre homme d’affaires était lié aux intérêts français installés à Tunis. Nous pouvons encore citer, à titre d’exemple, Arnaud négociant en huiles qui, suite à un différend commercial, porte l’affaire devant le tribunal mixte qui se prononce en faveur du commerçant français. L’autre cas est celui de Joseph Gaspary. Suite à un litige de paiement, il fait intervenir le consulat de France qui s’adresse au bey en mettant en balance la réputation irréprochable de ce négociant avec celle, plus sulfureuse, de Ben Ayed : « Mr Gaspary dont la vie entière s’est passée sous les yeux de vos ancêtres et sous les vôtres, est connu de tous, Tunisiens comme Européens, comme un honnête homme qui a toujours préféré l’estime publique à l’argent, son adversaire est célèbre par son avidité qui lui a fait amasser d’énormes richesses ». Citons encore le négociant français, établi à Tunis, Carcassonne aîné, qui demande au « Sieur Ben Ayed… de lui payer la somme de deux cent cinquante mille piastres » dans une affaire à laquelle un autre négociant, David Vita Forti, se trouve associé. D’autres noms de négociants français ayant des liens d’intérêt avec Ben Ayed apparaissent régulièrement dans nos sources comme Jean-Baptiste Stalla, Louis Antoine Chapelier, Fabre et Guirand…

À partir du réseau français local, il noue des liens avec des acteurs économiques installés en France auprès desquels il engage ses propres intérêts ainsi que ceux de l’État tunisien. L’opération tentée lors de son voyage en France pendant l’automne 1850, illustre bien cette stratégie. Il pose, en accord avec plusieurs banques, les bases d’une vaste opération financière et commerciale, qui ne peut toutefois être exécutée qu’après l’approbation donnée par le bey aux conventions adoptées à Paris. Aux termes « du contrat sous seing-privé passé entre MM. Fould, Fould‑Oppenheim et Pastré, d’une part et le général Ben Ayed de l’autre, ce dernier s’obligeait à mettre entre leurs mains, en garantie d’une somme qu’ils avancent à forfait et à leurs risques et périls, jusqu’à concurrence d’une somme de 17 millions environ de piastres tunisiennes en teskrès ou permis de sortie d’huile de la régence dont un amra du bey le déclarait propriétaire». Il semble ainsi que des liens très solides sont tissés entre Ben Ayed et le groupe Fould, Fould-Oppenheim et Pastré, puisque après sa fuite en 1852 ces derniers continuent à exploiter les teskrès d’exportation d’huile d’olive qu’il leurs avait vendus. Et ils s’opposent, en protestant auprès du bey, contre la caducité éventuelle de ces teskrès en cas de séquestre des biens de Ben Ayed. Il est à préciser que les frères Pastré de Marseille occupent une place privilégiée dans les relations d’affaires de la Régence avec la France. Ils jouissent presque d’un monopole de fait en matière d’exportation d’huile d’olive. Au début des années 1850, ils détiennent « une somme considérable de permis de sortie d’huile d’olive qui leurs ont été cédés par le Général Mahmoud Ben Ayed ». Les Pastré peuvent être considérés comme les principaux intermédiaires de Ben Ayed dans ses relations avec la France. Ils le renseignent sur l’évolution du marché de l’huile de l’olive en France, ils lui livrent, à partir du Havre, toutes sortes de produits et assurent, en son nom, le paiement de certains fournisseurs. Ils ne sont toutefois pas les seuls à entretenir des relations privilégiées avec Ben Ayed. Nous pouvons aussi citer Alfred Daninos, fournisseur de bois, Jacques Foa qui a vendu un bateau à vapeur à Ben Ayed ou les maisons Thomas Alsarès, Charles Lasseur et Perier frères, banquiers à Paris, qui lui ont souvent avancé de l’argent contre les revenus de la ferme des cuirs.

En somme, Ben Ayed s’est appuyé sur les milieux du commerce français installés à Tunis pour constituer un véritable réseau d’affaires qui, à partir de Marseille s’élargit à Paris et à d’autres places. Il adopte une nouvelle stratégie qui consiste à faire de la France un relais au service de ses opérations qui prennent désormais une dimension capitaliste.

2.2 – Ben Ayed un capitaliste français ?

2.2.1 – Le nouvel ancrage parisien


Une fois arrivé en France, Ben Ayed marque cette nouvelle phase de son existence par un acte politique : il demande la citoyenneté française et l’obtint rapidement grâce à ses bonnes relations avec Napoléon III. C’est à la fois une protection contre les actions judiciaires intentées par le bey à son encontre et la condition nécessaire au développement de ses affaires à partir de son nouveau pays. Dans la logique de cette démarche, il achète plusieurs propriétés dans Paris : « Pour indiquer sa ferme détermination à habiter la France, et pour utiliser les capitaux qu’il avait entre les mains, il acheta successivement une maison rue de la Ville-Lévêque moyennant 800 000 frs, puis un hôtel sur le Quai d’Orsay pour en faire son habitation personnelle au prix de 500 000 frs ; enfin il devint propriétaire du passage du Saumon pour la somme de 3 millions. Cette dernière affaire était fort importante, non seulement par le chiffre auquel elle s’élevait, mais par le nombre de locataires qui habitaient le passage et la diversité des industries qui s’y exerçaient » .


Par l’acquisition à Paris de tels biens, par la nationalité et la langue française qu’il pratique, Ben Ayed cherche une intégration et un enracinement socio-économique dans sa nouvelle patrie. C’est donc un moyen d’ancrage identitaire pour un homme d’origine tunisienne qui sait parfaitement que les Tunisois définissent l’étranger comme étant celui qui ne possède « ni maison, ni boutique » dans la ville. La propriété pour un expatrié est alors un marqueur d’identité, raison pour laquelle le passage du Saumon a rapidement pris le nom de « passage Ben Ayed ». Par ailleurs, l’acquisition de cet immeuble est, pour un homme arrivé à Paris avec une somme importante estimée à 40 millions de francs, une forme d’investissement. En effet, par le nombre de locataires et d’industries qu’il abrite, le « passage Ben Ayed » constitue un placement sûr et rentable ce qui lui permet d’acquérir rapidement le statut de « propriétaire, rentier à Paris ». Loin d’être spécifique à ce dernier, ces qualificatifs sont attribués à un grand nombre d’administrateurs de sociétés que l’on n’arrive pas à définir comme « industriel » ou « banquier ». « Propriétaire et rentier » signifie dans ce cas « capitaliste » venu aux affaires de différentes façons, y compris parfois par le milieu politique.

2.2.2 – Un financier qui se transforme en capitaliste

Bien que les archives tunisiennes ne retracent pas toutes les opérations financières engagées par Ben Ayed à partir de Paris, les quelques exemples que nous connaissons prouvent leur dimension capitaliste. La correspondance d’un agent de change de la place de Paris évoque ainsi un ordre d’achat donné par Ben Ayed pour 40 obligations de la ville de Saint-Louis. Au moment de la crise financière tunisienne du début des années 1860, Ben Ayed, qui n’a jamais totalement rompu avec les affaires de la Régence, cherche encore à participer à un emprunt beylical. En échange d’une avance de 8 millions de francs, il demande que tous les revenus de la Régence lui soient affermés (GANIAGE, 1958, p. 359-360).

Qu’elles aient abouti ou non, ces deux opérations ainsi que les propriétés acquises à Paris et les intérêts qui en découlent montrent l’importance des sommes engagées et l’esprit d’entreprise de Ben Ayed. Son divorce avec l’État tunisien ne serait-il pas justement lié à sa volonté de pouvoir développer librement ses affaires sans être soumis à la tutelle de l’État ? Par ailleurs, quitter Tunis et son bey pour retrouver la place de Paris dans une conjoncture de croissance économique française n’est-il pas un signe de maturité économique de l’homme et de son capital ? Ne s’agit-il pas d’un financier qui se transforme en capitaliste libéral recherchant les affaires et le profit là où ils se trouvent ? Le profit suscite le risque, mais aussi la mobilité. La France n’est pas un simple refuge ou une fin en soi pour Ben Ayed ; elle est un relais pour continuer son aventure dans une autre partie de la Méditerranée.

3 – La perspective ottomane ou la trans-méditerranéité achevée (1857-1880)

Depuis le milieu du xixe siècle, l’Empire ottoman suscite les convoitises des bailleurs de fonds européens dans le cadre de rivalités semi-coloniales (THOBIE, 1977). Ben Ayed profite de cette conjoncture et il s’installe à Constantinople de 1857 jusqu’à sa mort en 1880.

3.1 – L’homme aux identités multiples


Fidèle à ses pratiques, il exhibe les signes de sa richesse en faisant construire de belles demeures sur de vastes domaines. Par la propriété, il acquiert l’identité du pays et de la ville où il s’installe. Plusieurs propriétés sont acquises dans des endroits privilégiés de la Turquie. En 1867, un certain Halepli Said Omar lui cède ainsi – en contrepartie d’une créance de 750 000 piastres – plusieurs immeubles. La plus importante propriété est celle de Tchamildja composée d’un château, de plusieurs pavillons, de vergers, d’un vignoble, de lacs, de prairies où l’on élève des moutons. Plus qu’une résidence, cette propriété est une exploitation agricole moderne.

Parallèlement, Ben Ayed est rapidement intégré dans les milieux politiques et commerciaux de la capitale. Les titres qu’on lui accorde, parmi lesquels ceux de Pacha et de « grand officier de l’ordre du Médjédié », révèlent son accès aux hautes sphères du pouvoir. Pour faciliter cette admission, il met en avant son origine tunisienne puisque certains documents parlent de « son excellence Mahmoud Pacha de Tunis » alors que d’autres le qualifient parfois de Tunusly. La Tunisie étant une régence ottomane, cela lui garantit le statut de « sujet ottoman ». Il s’agit, en fin d’analyse, d’une identité politique et culturelle qui, sur le plan du droit, n’est pas en contradiction avec son statut de citoyen français. Dans d’autres circonstances, il brandit, en effet, son statut de « sujet français » .

Loin d’être confiné dans un espace local ou national, cet acteur est un « citoyen » trans-méditerranéen. D’ailleurs, son installation à Constantinople ne l’empêche pas de séjourner aussi à Paris où il apparait comme étant résidant à Neuilly ou bien au boulevard Friedland. Ses identités multiples, qui nous rappellent l’exemple de banquiers et de commerçants juifs (BOUVIER, 1983 ; GHARBI, 2005) sont mises à contribution pour soutenir ses différents projets.

3.2 – Ben Ayed entrepreneur ?


Avec son nouvel ancrage ottoman, il se lance surtout dans des projets d’entreprises modernes comme c’est le cas de la banque nationale de Turquie. Cette entreprise remonte à juillet 1872 lorsque Ben Ayed, le prince Mustapha Fazyl Pacha, le ministre Riza Pacha et Kiamil Bey arrêtent, lors d’une réunion à Constantinople, les grandes lignes de ce projet. Par le firman du 28 février 1873 le Sultan concède à Ben Ayed « le privilège d’une banque qui prend le nom de Banque nationale de Turquie ». Loin d’être une banque d’émission comme tendraient à le laisser croire les termes « privilège » et de « nationale », l’entreprise projetée a un caractère privé comme le prouvent ses statuts. Le nombre d’administrateurs est fixé à vingt-quatre, répartis à égalité entre le groupe ottoman et le groupe anglais. Ce dernier est représenté par MM. Willers et Bender ayant signé une convention à ce sujet. Zafiropoulo, banquier grec installé à Marseille (CALOPODIS, 2010 ; voir l’article de X. DAUMALIN dans ce numéro), s’intéresse aussi à l’affaire. Le projet semble bien parti. En tant que promoteur fondateur et président de cette société, Ben Ayed noue des contacts à Paris et à Londres pour réunir la partie européenne du capital social. Une convention est ainsi signée, le 11 juillet 1874, entre ce dernier et Baquer de Restomasa pour obtenir la participation « d’un groupe de puissants banquiers ». Ben Ayed cherche aussi à impliquer l’Anglo-danubian Bank dont il est vice-président. Mais il semble qu’aucune suite n’ait été donnée à cette combinaison. D’ailleurs, Ben Ayed, qui s’attend à un tel résultat, tente d’autres alternatives. Depuis 1873, il demande des informations sur certaines banques de Londres comme la London Country Bank et la Société Générale Limited qui pourraient être contactées. D’autres maisons londoniennes sont encore sollicitées comme Robinson Fleming et Gabriel Brandon.

Les statuts de la Banque nationale de Turquie sont finalement publiés à Paris en 1874. Ils indiquent que son capital est constitué de « 3 300 000 livres turques ou de 3 000 000 livres sterling ou 75 millions de frs. Il se divise en cent cinquante mille actions de vingt-deux livres turques ou cinq cents frs». Les vingt-quatre administrateurs prévus sont majoritairement issus de différentes régions de l’Empire ottoman et de la Méditerranée. Ben Ayed, promoteur-fondateur de la société est nommé président du Conseil d’administration pour cinq ans. Le siège est à Constantinople. En plus des opérations ordinaires de banque, cette institution est destinée à « souscrire, négocier ou émettre, avec ou sans garantie, en totalité ou en partie, tous emprunts du Gouvernement Impérial Ottoman et d’autres États, communes et établissements publics, comme aussi toutes actions ou obligations de sociétés de toute espèce et notamment de celles qui ont pour objet des entreprises de chemins de fer, canaux, ports, mines, docks, et d’autres grands travaux publics, et faire toute sorte de fournitures au Gouvernement Impérial…, à affermer tous impôts, dîmes et autres revenus publics, et ce d’après les lois et règlements en vigueur de l’Empire Ottoman ». Incontestablement, il s’agit d’une banque d’affaires destinée à financer tous les projets modernes comme les chemins de fer, les mines ou les ports, ce qui n’occulte pas son rôle d’établissement au service du gouvernement ottoman. Une partie du capital est théoriquement souscrite, mais nous n’avons pas trouvé, dans les archives tunisiennes, de traces qui confirmeraient sa naissance et son existence réelle. Son sort semble donc similaire à celui du projet de société de crédit foncier et agricole que Ben Ayed souhaitait créer depuis 1869 .


L’aventure de Ben Ayed dans le domaine bancaire n’a d’égale que ses tentatives dans le domaine des chemins de fer, des travaux publics et des entreprises industrielles. Une convention signée le 6 décembre 1872 entre la Banque nationale de Turquie et l’entreprise générale des chemins de fer et de travaux publics lui accorde « à l’exclusion de tous les autres entrepreneurs, l’étude des travaux publics ou privés dont elle voudrait. Elle lui confiera l’exécution de ces travaux ». Par ailleurs, l’accord conclu le 17 janvier 1873 entre Ben Ayed et l’ingénieur Ernest Belle de Coste, engage ce dernier à construire plus de 3 300 km de chemin de fer, y compris une ligne qui va jusqu’à el-Bassorah, dont notre entrepreneur est concessionnaire.

Ce qui nous intéresse dans tous ces projets, selon les objectifs que nous nous sommes fixé au début de cette étude, ce sont les idées de l’homme et son approche de l’économie. Nous pouvons en déduire un certain nombre de constats.


Sur l’esprit d’entreprendre de Ben Ayed, tout d’abord. Il s’agit d’un entrepreneur qui se lance dans des secteurs modernes comme la banque ou les chemins de fer. Il est ainsi animé par un esprit d’entreprise qui se transforme souvent en véritable passion.


La seconde réflexion concerne les entreprises dans lesquelles il s’engage. En plus des entreprises modernes, il se lance aussi dans d’autres types d’opérations comme l’emprunt de 100 millions de francs qu’il propose, en juin 1874, au ministre des Finances ottoman. C’est donc un véritable homme d’affaires qui guette les opérations de tout genre.

Enfin, si l’on tient compte de la dynamique économique engagée par cet acteur, nous constatons que sa conversion en capitaliste et particulièrement en entrepreneur, correspond uniquement à certaines phases de sa vie. Mais, si l’on prend en considération toutes les étapes de son parcours, notamment l’étape tunisienne, et l’ensemble de ses opérations (financier de l’État, marchand, propriétaire…), il serait préférable de le considérer comme un homme d’affaires plutôt qu’un entrepreneur.


Par ailleurs, Ben Ayed reçoit une dense correspondance, au sujet de ses opérations, dans la plupart des langues européennes (anglais, italien, français), il rédige ses propres lettres et rapports en langue française. Avec l’arabe, l’osmanli (le turc) et le français, le multilinguisme de Ben Ayed montre parfaitement son ouverture d’esprit.

Conclusion


L’itinéraire de cet acteur montre que nous sommes en présence d’une dynamique économique et entrepreneuriale exemplaires. Ben Ayed a d’abord été simple marchand, puis financier au service du Bey, avant de devenir un véritable capitaliste agissant à partir de Paris. Se servant de l’État au début, il arrive à s’en libérer en France et même en Turquie. Même s’il compte sur ses liens avec des responsables politiques ottomans, il agit en véritable entrepreneur réussissant à s’associer à des capitalistes d’envergure internationale pour créer des entreprises très diverses. Il est ainsi parfaitement intégré au capitalisme du xixsiècle. Toutefois, il n’a pas pu rompre, à l’image de certains capitalistes européens comme les Pereire, avec des opérations financières classiques, ce qui fait de lui plutôt un homme d’affaires.

Lors des trois phases qui résument son parcours, Ben Ayed ne s’est jamais enfermé dans un espace donné : à partir de Tunis, il entretient des rapports commerciaux avec le monde ottoman et il a créé un réseau d’affaires avec la France et Livourne. Une fois en France, il maintient des liens d’intérêts avec la Tunisie et la Turquie. Malgré son installation à Constantinople, il se déplace à Paris pour gérer ses affaires parmi lesquelles ses opérations en Tunisie et en Algérie où il est intéressé par l’idée d’une banque coloniale. Nous sommes en présence d’une mobilité constante dans un triangle trans-méditerranéen comprenant la Tunisie, la France et la Turquie. Bien plus, il arrive à mobiliser son réseau d’influence dans chacun de ces trois pays en faveur des deux autres, réussissant à chaque fois cette trilogie. Il incarne parfaitement, aussi bien par ses pratiques économiques que par son identité et son parcours, l’image d’un véritable « citoyen » de la Méditerranée. L’argent et les affaires sont, pour ce passeur de rives, une courroie de transmission entre les différentes places. Le local (Tunis, Paris, Constantinople) n’était pour lui qu’un relais pour la Méditerranée. Mais celle-ci est, à son tour, une ouverture sur le global incarné par la civilisation occidentale et la modernité dans lesquelles il est parfaitement intégré.


Cette intégration se confirme, en plus de son parcours entrepreneurial, par le genre de vie parfaitement bourgeois qu’il entretient (châteaux, meubles, habillement, biens de consommation, assurance vie…). Loin d’être un cas isolé, Ben Ayed est le produit d’une riche famille qui constituait une véritable dynastie bourgeoise à l’instar de celles d’Europe. Toutefois, les Ben Ayed, les Jellouli, les Ellouz, pour ne citer que ces quelques exemples (BOUBAKER, 2003-4), sont, contrairement aux Fould, aux Rothschild, aux Vernes et Hottinguer, pénalisés par l’environnement politique et économique de la rive sud de la Méditerranée. Le processus de dynamique économique engagé dans la Tunisie lors du xviiie siècle, grâce au commerce maritime et à l’essor de certaines corporations, était handicapé par un État qui n’a pas réussi à assumer de telles mutations. L’État ottoman est, lui aussi, resté enclavé dans des conceptions et des pratiques pré-capitalistes pour ne pas dire anticapitalistes. Voilà ce qui explique en partie l’échec de la plupart des entreprises de Ben Ayed lancées dans ces deux pays. Malgré sa métamorphose et ses initiatives, ce dernier n’a pas pu se libérer de l’État. S’il arrive à le quitter en Tunisie et à s’en libérer en France, il est allé le chercher à Constantinople. C’est la contradiction ou la tragédie de cet hybride tant au niveau identitaire qu’au niveau économique qui porte en lui les germes de l’échec plus que ceux de la réussite.

Mohamed Lazhar Gharbi

Université de la Manouba, Tunis

Affaire Mahmoud BEN AYED VS Ahmed Bey

Le général Sidi-Mahmoud-Ben Ayed après le bey, était le personnage le plus considérable de la régence de Tunis. Il était le fermier général de tout ce qui constituait les revenus de l’État; il avait dans ses mains la perception de toutes les contributions en nature et en argent, la disposition de tout le système monétaire, la direction de la banque de Tunis: il était le munitionnaire général de l’armée, le fournisseur de tous les objets requis pour la personne du bey, pour la splendeur de sa cour, pour le besoin de sa maison civile et militaire; en un mot, Ben-Ayed était le budget vivant du gouvernement de Tunis.
Comment, un beau jour, Ben Ayed s’est-il trouvé en délicatesse avec son bey? Si vous écoutez le bey, il vous dira que les comptes de son ministre étaient entachés
de graves irrégularités, et qu’en refusant de venir les expliquer lui-même, celui-ci n’a que trop justifié les soupçons qui pesaient sur lui. — Si vous vous en rapportez à Ben Ayed, l’irrégularité des comptes n’était qu’un prétexte. On l’avait desservi auprès de son souverain. Le bey, prêtant une oreille trop facile aux conseils intéressés qui l’engageaient à battre monnaie sur le dos de son féal sujet, ne le rappelait que pour confisquer ses biens et livrer sa personne aux vengeances de ses ennemis. Ce qui est certain, c’est que Ben-Ayed,qui était venu en France comme envoyé de son souverain, refusa net de retourner vers lui. Le khasnadar eut beau lui faire, au nom du bey, toutes les agaceries imaginables, Ben-Ayed, qui a la prudence du serpent, ne s’y laissa pas prendre et ne songea qu’à obtenir en France des lettres de grande naturalisation. La précaution était bonne. Aussitôt que le bey avait été informé du refus de son ministre, il avait mis les biens de celui-ci sous le séquestre et retenu ses enfants en otage. Heureusement, Ben-Ayad avait pu sauver son harem, et sa caisse aussi, au moins en partie.
A son arrivée à Paris, on le voit, en effet, acheter d’abord le passage du Saumon, qu’il paye trois millions au duc de Montmorency, puis un hôtel au quai d’Orsay, puis encore la terre d’Épinay, puis enfin des biens dans le Berri. Il y a cinq ans, dans un procès qu’il soutenait devant le tribunal de la Seine, on évaluait sa fortune à quarante millions; les renseignements produits dans un nouveau procès dont il fut le héros, prouvent que cette évaluation n’a rien d’exagéré. Les choses poussées au point ne pouvaient plus se dénouer à l’amiable. Ben-Ayed réclamait, outre ses propriétés séquestrées, le payement des avances qu’il disait avoir faites. Le bey lui demandait compte de 154,000 mesures d’huile et de 700,000 hectolitres de blé ou d’orge qu’il accusait son ancien sujet d’avoir détournés pour les lui revendre ensuite.

L’empereur Napoléon III, choisi pour arbitre par les deux parties, confia l’examen du différend à une commission, dont M. Portalis fut le président. Cette omission, après une longue et minutieuse instruction, balança les prétentions respectives du bey et de son ancien ministre au moyen d’une somme de 34,727,227 francs en faveur de Ben Ayed.

Sentence arbitrale de Napoléon III dans l’affaire BEN AYED – partie 1
Sentence arbitrale de Napoléon III dans l’affaire BEN AYED – partie 2

Sentence arbitrale de Napoléon III dans l’affaire BEN AYED – partie 3